Je ne voyais pas de raison de faire une comédie musicale de cette pièce, mais je tenais à ce que l’époque soit marquée par les chansons et les musiques de ces années-là. Pour la musique originale, j’ai demandé à Philippe Rombi de retrouver l’esprit des comédies des années 70, l’ambiance des musiques de Vladimir Cosma ou de Michel Magne et d’exploiter deux veines : l’une plutôt comique, liée à Robert Pujol et une plus sentimentale renvoyant à l’histoire d’amour entre Suzanne et Babin. Il y a deux directions dans le film : la direction Fabrice Luchini et la direction Gérard Depardieu. Avec Catherine Deneuve au milieu qui oscille entre la comédie et le mélo.
« Emmène-moi danser ce soir » de Michèle Torr est la chanson qui s’est le plus vendue en France en 1977-78. Une femme qui demande à son mari de s’occuper d’elle, comme avant… Cela renvoyait directement à la position de Suzanne au début du film. Quand Catherine danse et chante dans sa cuisine, l’idée était de rester ancré dans la réalité du personnage, que Catherine continue à ranger sa cuisine comme tous les matins, que cela reste très concret et quotidien, qu’on sente que cette femme est heureuse dans sa cuisine, malgré tout. À la fin du tournage de la séquence, Catherine m’a avoué, après avoir vidé une dizaine de fois le lave-vaisselle : « Ça me rappelle la scène du cake d’amour dans Peau d’Ane ». Je n’y avais pas du tout pensé, mais cette évocation m’a ému.
Pour la danse au Badaboum, c’est Benjamin Biolay qui m’a conseillé la chanson d’Il était une fois que je ne connaissais pas : « Viens faire un tour sous la pluie ». Elle avait l’avantage de coller complètement à l’époque dans ses arrangements et de proposer pour la chorégraphie deux tempos différents : un côté slow et un autre disco pour les refrains, dans l’esprit des Bee Gees. Pour cette danse entre Suzanne et Babin, il s’agissait d’assumer complètement le couple mythique Deneuve / Depardieu. L’artifice est ici nécessaire : ils regardent la caméra, c’est un moment hors du temps, un peu magique. On n’est plus dans le réalisme, mais dans la vérité et l’incarnation de ce couple qui éprouve une grande tendresse et s’amuse.
« C’est beau la vie », la chanson chantée par Suzanne à la fin du film, a été écrite par Jean Ferrat dans les années 60 pour Isabelle Aubret, qui avait survécu à un grave accident de voiture. L’utiliser dans un cadre plus politique, à la fin du meeting, me semblait lui donner une autre dimension, après avoir suivi le parcours de Suzanne et son émancipation. Avec Benjamin Biolay, nous avons tenu à ce que la voix de Catherine soit mise en avant, enregistrée de manière très réaliste, sans retouches, dans toute sa fragilité et sa vérité. Il n’était pas prévu dans le scénario que Babin l’écoute à la radio mais j’ai improvisé cette scène avec Gérard, un jour, en fin de journée. J’avais envie qu’on le revoie une dernière fois après leur coup de téléphone et j’ai donc lancé la musique pour voir ce qu’il allait faire, le laissant improviser… Le voir écouter la voix de Catherine et chantonner en même temps fut un des moments les plus émouvants du tournage.
François Ozon